Sans le cinéma, la vie serait une erreur

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Choses secrètes

Les suites de ce qu'on appelle maintenant l'affaire Brisseau

Le dernier numéro des Inrockuptibles (n° 520) publie à coté d'un article sur l'affaire le texte de la pétition en affirmant le soutien de la rédaction des Inrocks à celle-ci.

Beaucoup de commentaires divers dans les blogs vivre fatigue..., abraham, à la suite d'un article d'Allociné ou dans un autre blog. Ces commentaires proviennent souvent de personnes qui n'ont manifestement pas vu Choses secrètes, et qui ne savent donc pas de quoi ils parlent, ce qui engendre des incompréhensions multiples.

Et à cela vient s'ajouter, après l'article de Skorecki, un billet dans un blog du Nouvel Obs, auquel je répondrai point par point, pour démonter les contre-vérités qui sont propagées dans cet article et d'autres par la même occasion.

Le blogueur Daniel Jacob commence ainsi :

« Vous allez voir que Brisseau va s’en sortir avec une auréole sur la tête, pas seulement sur le pantalon. »

L'auteur a au moins le mérite d'être clair dès le début, son billet est à charge et dégueulasse, la suite ne nous surprendra donc pas.

« Car de bonnes âmes (son ami Skorecki, de Libé, en tête) ont entrepris de vous expliquer à longueur de pétition que le procès fait à Brisseau pour outrage aux bonnes mœurs cinématographiques est une atteinte aux droits du cinéaste au pays de la cinéphilie.
[texte de la pétition] Eh bien, pas moi.
Je vous épargnerai, par charité, le nom des pétitionnaires. »

Pourquoi ? Ils sont fiers d'avoir signé cette pétition. Veut-il faire oublier que certaines actrices comme Sabrina Seyvecou (actrice géniale de Choses secrètes) ou Hélène Fillières ont signé la pétition ?

« Sauf Skorecki. Lui, c’est un peu le meneur de la troupe. Il faut donc lui réserver un sort particulier. »

Didier Jacob n'aime pas Skorecki, c'est son droit, et puis ça lui permet de s'attaquer à une pointure. Skorecki est une figure du cinéma depuis des dizaines d'année. Skorecki écrit dans Libé, Didier Jacob dans le Nouvel Obs. Rivalité entendue.

« Que s’est-il passé au juste (pour ceux qui auraient raté le générique de début) ? A la suite de plaintes de plusieurs jeunes actrices (célèbres ou non), procès est fait à Brisseau d’avoir organisé des séances d’essais où il demandait auxdites jeunes femmes de se masturber devant lui. Lui-même se contentant de regarder, ou se masturbant lui aussi (mais pas toujours) »

Brisseau a seulement dit s'être masturbé une fois parce que l'actrice lui avait dit qu'elle en avait besoin pour pouvoir jouer cette scène de masturbation. Le "pas toujours" est très tendancieux.

« ou introduisant un doigt dans le vagin de l’une d’elles (un « geste de tendresse », selon le cinéaste). »

La plaignante a admis au procès qu'elle ne l'a "pas repoussé" (d'après le contre-rendu du Monde).

« Pour amadouer les jeunes femmes, un peu surprises sans doute de la nature du bout d’essai, il leur offrait quelques coupes de champagne. Et laissait miroiter, en échange de la petite performance érotique privée, un rôle dans son prochain film. On voit qu’il avait perfectionné la procédure. La chose, jusqu’à ce que quelques comédiennes aient le courage de vendre la mèche, ne se disait pas. Mais les langues se sont finalement déliées : « En 1993, Marion Cotillard, alors âgée de 17 ans, a été envoyée par son agent faire un essai érotique pour « L’Ange noir », puis deux autres, dont un dans une brasserie place de la République (il aime bien les voir se masturber dans un lieu public). Hélène de Fougerolles n’en a fait qu’un et s’est sentie honteuse », lisait-on dans le Monde. 17 ans. C’est pas mineur, ça ? Certaines filles n’ont pas fait qu’un essai, mais une « trentaine ». Trente essais ! Le cinéma, ça a du bon, quand même. »

Un très classique "les actrices couchent" pour flatter les préjugés des lecteurs. Ce qu'il oublie encore de dire, et c'est impardonnable, c'est que Choses secrètes est un film sur le sexe dans ses formes les plus crues, le film est interdit au moins de 16 ans en France et au moins de 18 ans dans la plupart des pays. Le film est classé dans la catégorie "Adult" sur IMDb, soit "hardcore pornography" avec des milliers de films pornographiques et des films plus "classiques" comme The Brown Bunny (2003, Vincent Gallo), Romance (1999, Catherine Breillat) ou Baise-moi (2000, Virginie Despentes).

Le sexe est le thème du film, avec de nombreuses scènes de masturbations dont plusieurs en public. Il est donc naturel de faire passer de nombreuses auditions en demandant aux actrices de jouer certaines scènes du film. Les actrices connaissaient le contenu du film et ne devaient donc pas être surprises des essais. De plus, ces 30 essais s'étalent sur cinq ans, soit une très longue période, car la préparation du film de Brisseau a pris beaucoup de temps, à cause de problèmes financiers. Il est donc également naturel de faire refaire des essais à des actrices qui ont changés au bout de nombreux mois. Ce sont des méthodes de travail normales quand on tourne un film sur ce sujet. Ensuite, il est possible que Brisseau ait quelque peu dépassé son rôle de cinéaste, mais il m'est assez difficile de juger avec les éléments que j'ai, et la limite est très difficile à tracer dans ce genre de situation complexe.

Qu'on s'entende bien, Brisseau n'a pas été accusé de viol. Quand on lis l'article de l'Express qui parle d'"agressions sexuelles" sans parler un seul instant du thème du film, cela démontre bien l'ignorance crasse de certains journalistes qui ont écrit sur le sujet. Comment écrire sur l'affaire sans prendre le temps de voir le film si on ne l'a pas déjà vu ? Mais si on se contente de recopier les dépêches de l'AFP ou de AP...

Dans l'ensemble des articles mensongers écrits sur l'affaire, l'article du Monde a au moins le mérite de parler du scénario, mais d'une façon totalement biaisée : « Devant les juges, chacune a raconté les fameuses séances durant lesquelles elles devaient mettre "la main dans la culotte" sans simuler. Dans une chambre d'hôtel, à leur domicile, chez Brisseau ou dans un café, conformément au scénario... ». Enfin, le mot est lâché, ce qu'on reproche à Brisseau en fait, c'est son scénario, c'est-à-dire le thème de son film. Quand des femmes comme Catherine Breillat ou Virginie Despentes filment le désir sexuel de façon explicite, ça passe à la limite. Mais qu'un homme s'y intéresse, ça non, c'est "mal". Il ne faut pas s'intéresser au mystère de l'orgasme féminin, aux fantasmes, aux perversions.

« Dans un article paru dans Libé (les pages Rebonds), Skorecki vient donc au secours de son ami. Pas facile, vu les faits reprochés. De fait, le papier est à la fois un sommet de mauvaise foi et un bel exercice de masturbation parisienne (mais seulement intellectuelle). »

Un nouveau jeu de mot graveleux pour se mettre le lecteur dans la poche.

Rappelons que choses secrètes (par ailleurs, meilleur film de l'année 2002 selon Les Cahiers du Cinéma) a bien dépassé le cadre "parisien". Il a été distribué dans le monde entier et a reçu des critiques élogieuses des médias étrangers et américains en particuliers : New York Times, Chicago Sun Times, San Francisco Chronicle,... Je vous recommande particulièrement la critique géniale de salon.com, le meilleur texte de cinéma que j'ai lu depuis longtemps. Le texte est long, mais passionnant de bout en bout, dans un style direct qu'on aimerait lire plus souvent dans la presse française.

« "Qu’est-ce qu’on aurait dit si c’était Hitchcock qui avait été accusé à la place de Brisseau ?", s’interroge le journaliste. Mais la même chose, mon camarade. Suite de l’argumentation : « Rappelons qu’après la naissance de sa fille, Alfred Hitchcock n’a plus jamais eu de rapport sexuel avec sa femme, ni avec aucune autre femme. Il est redevenu vierge pendant quarante ans. On imagine les frustrations, les fantasmes, ils ont évidemment alimenté les chefs-d’œuvre de l’un des plus grands cinéastes du monde. » Voyez comme, pour Skorecki, la création n’est pas le grand mystère qu’on dit. S’il avait eu une vie sexuelle normale, Hitchcock n’aurait tout simplement pas été le grand Hitchcock. Alors Brisseau, pensez. Le petit Brisseau n’aurait même pas été le petit Brisseau. Quand on vous dit que c’est pour l’art… »

Oui, les êtres humains et les artistes ont des fantasmes, et alors ? C'est le grand retour de la Censure et de l'Ordre Moral ? Lire à ce sujet un entretien avec un avocat à propos de "Porno(graphie), littérature et censure".

« Continuons à lire Skorecki : [...] Passons à la morale générale de l’article. Au « plus fragile et plus débutante que celles qui accusent aujourd’hui Brisseau ». Ce genre de phrases dégueulasses, qui tendent à insinuer que Marion Cotillard, Hélène de Fougerolles et les autres n’ont que ce qu’elles méritent. Car, pour Skorecki, « tout le monde sait » qu’on doit coucher pour faire du cinéma. Il n’y aurait donc pas de quoi grimper au rideau. Toutes des putes, ces actrices. Skorecki vous le dit. Chroniqueur officiel du cinéma de Libé. »

On diabolise tout d'abord l'adversaire en employant le mot "pute" qu'évidemment Skorecki n'a jamais employé. On ne doit évidemment pas coucher pour faire du cinéma, mais on doit passer des auditions ou l'on simule une masturbation si on veut jouer dans un film avec des scènes de masturbation.

« "Qu’a fait, continue Skorecki, Brisseau d’aussi grave ? Rien, il n’a rien fait de tel. Aucune intimidation de ce genre, aucune pression aussi violente, aucun exercice de pouvoir aussi démiurge. Brisseau a juste eu le malheur de chercher à approfondir les approches féminines d’Hitchcock dans un sens plus personnel, plus masculin, plus mystique, plus dangereux, au risque de brûler son cinéma, et lui-même au passage (sic)." C’est pas bien grave, vous voyez. Car "tout le monde sait". "Tout le monde sent confusément que des actrices jouent de ce jeu de séduction, y cèdent parfois, pour obtenir un rôle. » D’un côté, donc, le cinéaste qui risque sa vie, son art, son cinéma. De l’autre, la victime consentante. Qui provoque. Qui aguiche. Qui "joue de ce jeu". Vous allez voir que Brisseau va pouvoir leur faire un procès, à toutes ces comédiennes, pour harcèlement sexuel… »

Brisseau est depuis longtemps un paria du cinéma français et il a le plus grand mal à trouver des financements pour ses films. Comme l'écrivait Frédéric Bonnaud déjà en 2004, bien avant l'affaire dans Anti-Social Realism, sous titré "Pourquoi Jean-Claude Brisseau est le réalisateur français le plus incompris" : Jean Claude Brisseau est le plus atypique des grand réalisateurs français. Ses thèmes, sa carrière, ses influences, sa personnalité, tout contribue à le rendre réellement marginal. Il n'appartient à aucune des "familles" du cinéma français. Il est un loup solitaire, et paie le prix lourd pour son indépendance. (Film Comment est pourtant aussi tombé dans le mensonge par omission dans sa note sur le procès en ne rappelant pas le thème du film).

« On voit quelle est la stratégie de Skorecki dans cette affaire : d’abord, déplacer une banale histoire de droit pénal sur le terrain de l’art, où le droit est, justement, moins à son aise. Pour Skorecki, Brisseau exerce à l’extrême son métier de cinéaste, quitte à mettre en danger son entourage proche. Un peu facile tout de même. Mais Skorecki abuse surtout lorsqu’il laisse supposer que les victimes, comme dans les affaires de viol où la femme est soupçonnée d’avoir aguiché son violeur, sont les vraies salopes de l’histoire. »

Quant à a stratégie de Didier Jacob, elle est limpide : déplacer une histoire très complexe en une banale histoire de droit pénal. Rappelons encore une fois l'histoire : un réalisateur qui tourne un film sur le sexe est accusé par des actrices de les avoir forcé à jouer des scènes de masturbation lors d'auditions, alors que ces scènes sont effectivement les plus importantes du film réalisé par la suite. C'est "une banale histoire" ?

Relire à propos l'article de François Caviglioli, également dans le Nouvel Obs, comme quoi il n'y a pas de mauvais journal, seulement de mauvais journalistes. C'est peut-être le meilleur article sur le sujet avec le texte de Jean-Sébastien Chauvin, parmi les seuls textes qui parlent réellement du thème du film.

« Eh bien, moi, j’imagine le dégoût de l’actrice après la séance. Mélange, sans doute, de colère, de malaise, de regret de ne pas avoir envoyé Brisseau sur les roses (mais il y a la caméra qui filme, l’autorité bourrue du cinéaste, les promesses faites de tourner dans une prochaine production, et puis le fait qu’on ne dit pas forcément non toujours au bon moment.) Ces filles ont été bel et bien piégées et abusées. Brisseau ne s’en défend même pas, ou à peine, comme le dit son ami Skorecki. C’est le peu d’honnêteté qui lui reste. »

Laissons Daniel Jacob à son imagination.

Oui, actrice ou acteur est souvent un métier éprouvant ou l'on doit se dévoiler devant les autres. Le cinéma n'est pas l'écriture ou la peinture, le cinéma a pour matière le réel, et ce réel est très difficile à obtenir, c'est ce qu'apprennent les acteurs dans toutes les écoles de comédie. Et évidemment, les scènes de sexe sont certainement les plus dures à réussir. Si on est "dégoûté" par cela, il ne faut pas devenir acteur ou actrice.

Non, Brisseau n'est pas le monstre machiavélique qu'on veut nous décrire. Les actrices auditionnées feignent de ne pas savoir que le film comportait des scènes de masturbations et que ces auditions n'étaient donc pas répréhensibles en soi. Brisseau n'a pas fait signer de décharge à ses actrices comme il aurait du le faire. Brisseau a été naïf.

Oui, j'aime les films de Brisseau plus que tout au monde. J'aime Choses Secrètes qui est un film profondément troublant et émouvant. J'attends ses films à venir. Tous ses films.

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Commentaires

1. Le mardi 22 novembre 2005 à 07:19, par anakin :: email :: site

il se trouve que je n'ai pas donné mon avis sur l'affaire, je n'ai fait que transmettre des liens et je ne vois pas où j'ai créé de l'incompréhension!!!

2. Le mardi 22 novembre 2005 à 07:54, par PALEBLUEYES

C'est écrit que par des mecs tout ça .

3. Le mardi 22 novembre 2005 à 09:21, par pb :: site

@anakin

Désolé pour les imprécisions dans ma phrase listant les billets sur l'affaire. Il est vrai que votre billet ne comporte que des liens et que les commentaires associes a ce billet sont plutôt plus subtils que l'ensemble de ceux écrits sur le sujet. Pas d'incompréhension, donc.

@PALEBLUEYES

Désolé de poser toujours la même question, mais vous avez vu Choses secrètes ?
Sinon, on ne parle pas de la même chose.

Il n'y a pas d'un cote les hommes et de l'autre les femmes, mais d'un coté ceux qui ont vu Choses secrètes et de l'autre ceux qui s'en tiennent aux avis partials de la campagne de presse contre Brisseau.

4. Le dimanche 27 novembre 2005 à 18:08, par machin truc


Qu'on arrête l'hypocrisie. La promotion canapé a toujours existé.

Ca faisait partie du folklore et beaucoup de femmes s'y adonaient à coeur joie. Il y'en a qui le proposaient avant qu'on lui demande quoi que ce soit. Si on n'avait pas le rôle au moins elles s'étaient amusées. Je ne veux pas dire que c'était systèmatique mais les personne concernées avaient le droit d'y refuser.

Loin de moi l'intention de dire que les femmes son des "salopes". Bien au contraire, je veux dire qu'il s'agissait d'un petit jeu dont tout le monde était consentant. A l'époque où hommes et femmes ne s'entre-dechiraient pas pour renier sa part de culpabilité.

Mais bien entendu, la nouvelle morale à la mode a trouvé la parade pour décupabiliser celles qui n'ont pas eu la deuxième partie de la fête.

5. Le lundi 28 novembre 2005 à 09:41, par PALEBLUEYES :: email :: site

Je parle d'un fait divers , je m'en tiens là, dans la mesure où rien d'autre ne m'aurait fait m'interesser à Brisseau .Je n'ai pas aimé deux de ses films, je ne m'en infligerai pas un troisième, même s'il peut servir de support à une quelconque caution de ce qui lui est reproché .Je sais que mon attitude manque de fair-play, mais à la base je m'en carre de Brisseau, mais pas des femmes qui ont porté plainte .C'est comme ça, chacun sa place .

Pour ce qui est de la notion de consentement de la part d'actrices en quête de rôles, je préfère ne rien dire, parce qu'une folle envie de balancer me prend là, et que ce n'est ni l'heure ni l'endroit .Et qu'un procès en diffmation me tomberait direct sur le bout du nez .
L'hypocrisie est tout de même plus violente que la notion facile de "morale à la mode"

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